La Traversée du Zanskar

Suite à mon voyage au Népal, je rêvais de retourner au Ladakh. Ce fut chose faite en 2011 lorsque j’emmenais trois copains faire le trek de la Traversée du Zanskar. Le Zanskar, c’est cet ancien petit royaume souvent assimilé au Ladakh. Situé au sud de celui-ci, il fait la jonction avec l’Himachal Pradesh. La traversée n’est pas techniquement difficile, c’est de la grande randonnée. Mais elle est longue de trois semaines, et l’on franchi de nombreux cols à plus de 4000m d’altitude.

A travers l’Himachal Pradesh

Le moyen le plus simple de rejoindre le départ sud de la Traversée du Zanskar, c’est de passer par Manali. Lorsqu’on atterrit à New Delhi, il suffit de trouver un bus avec l’aide d’une agence, et on y est en une nuit. Une longue nuit un peu chaotique, d’où l’intérêt de se reposer ensuite quelques jours avant de débuter le trek… Il y a quelques temples à visiter autour de Manali, quelques balades sympas. Et puis c’est l’Inde après tout, on ne s’y ennuie jamais !

De Manali, nous avions choisi le bus local pour rallier Keylong. Nos vertèbres le regrettèrent mais on ne peut pas prétendre jouer les backpackers et voyager en taxi ! Dans tous les cas il fallait franchir le Rohtang La, un col à près de 4000m sur une route défoncée. Il permet d’entrer au Lahaul, transition culturelle et climatique entre les forêts de sapins de Manali l’hindoue, et les déserts d’altitude du Zanskar bouddhiste. Keylong n’a pas beaucoup d’autre intérêt que d’éviter de mal dormir en roulant, le lendemain matin un autre bus amène à Darsha assez rapidement.

Et là, la randonnée commence.

Le Shingo La, porte du Zanskar

Après avoir attendu notre horseman quelques heures (nous avait-il oublié ?), le trek débuta. Si le début fût monotone sur une route caillouteuse remontant une vallée peu accidentée, nos horsemen Tashi et Stanzin s’avérèrent d’excellents compagnons de route. Tashi était amoureux de ses chevaux, et un excellent guide bien que cela ne fût pas son métier. Son cousin Stanzin, plus discret, était tout aussi sympathique. Ce n’est qu’une semaine plus tard que nous apprîmes par hasard qu’il était en réalité médecin.

Nos deux compères étaient accompagnés de 4 chevaux, pour transporter les bagages et 10 jours de vivres. Ah oui : ils n’avaient accepté de nous guider que jusqu’à Padum, la capitale du Zanskar à mi-chemin du trek. Ils craignaient de ne pouvoir rentrer chez eux avant l’hiver. A nous de leur trouver des successeurs une fois là-bas.

Une autre équipe nous rejoigna au premier bivouac. Quatre Australiens un peu plus soucieux de leur confort que nous. Deux guides, deux horsemen, deux cuisiniers et douze chevaux ! Après réflexion nous cessâmes de nous moquer, après tout ils faisaient vivre plus de monde que nous… Ils nous tiendraient compagnie une semaine, avant de bifurquer vers un itinéraire plus original que le nôtre.

Partis de Darsha à 3300m d’altitude, il nous fallu 3 jours de marche pour passer les 5095m du Shingo La. Ce premier col nous ouvrait la porte du Zanskar, tout en me martelant le crâne de migraines pendant les 4 jours passés au-dessus de 4000m. Ce n’était pas mon premier séjour à ces altitudes, et je réalisais à quel point le corps réagissait différemment d’une fois sur l’autre. Le paracétamol ne me fût d’aucun secours. Je dû me contenter d’attendre la perte d’altitude en ingurgitant quotidiennement une dizaine de litres de liquides variés pour atténuer le pic vert.

Les premiers villages de la Kargyak Chu

Le village de Kargyak arriva comme un retour au monde des humains, après ces quelques jours en altitude. Accueillis par une bande de gamins exigeant nos passeports, nous ne nous attardâmes guère. Peut-être un moyen qu’avaient trouvé leurs parents pour s’assurer un peu de tranquillité après la saison de trekking ?

Suivant nos compagnons de route, nous installâmes le campement près du village de Shing. L’accueil y fût fort sympathique, quoiqu’un peu indiscret de notre part. J’en vins presque à ranger mon appareil tant le comportement de nos compères Australiens était digne de paparazzi.

D’autres villages s’égrainèrent au fil de la Kargyak Chu (« chu » signifiant « eau » en Ladakhi, sauf erreur de ma part). Des rencontres sympathiques au bord du chemin et des montagnes toujours aussi belles. Nous installâmes le campement suivant pour deux jours à Purna, à la confluence de la Tsarap Chu.

Phuktal Gompa, le Zanskar fantasmé

Lorsque l’on arrive à Purna, la petite balade en remontant la rivière de la Tsarap est quasiment une obligation. On ne fait pas la traversée du Zanskar sans visiter le monastère de Phuktal. Accroché à la falaise, semblant sortir de la grotte qui le surplombe, Phuktal est certainement le monastère le plus emblématique du Zanskar.

Si les lieux semblent conformes à l’image que l’on en a avant d’y venir, il faut bien se rappeler que l’on n’y est pas le premier touriste à débarquer. Et que les moines ont très bien compris qu’un trekker venu d’Europe sera une source de financement bien plus efficace pour entretenir les lieux, que les dévots de la région. Il n’est donc pas illogique de devoir payer l’entrée du temple. Cela peut paraitre surprenant au premier abord, mais assez banal.

La visite se commença par l’habituel thé au beurre. Bien que très amateur de cette boisson tant redoutée de mes congénères, j’avoue avoir eu quelque mal avec celui de Phuktal… Peut-être un des beurres les plus rances de tout le Zanskar. D’autant plus qu’il me fallu m’occuper discrètement des tasses de mes camarades réfractaires à ce breuvage.

Pendant notre visite, un groupe de moines s’affairait dans un coin. Ils étaient en grande conversation avec notre horseman Stanzin, étonnamment volubile. Ce furent ces moines qui nous apprirent sa qualité de médecin ayurvédique. Son avis au sujet de la poudre miracle qu’ils préparaient importait donc grandement !

Le salaire de la peur

Notre retour au monde moderne fût moins réjouissant. Après deux journées de marche dans les gorges en direction de Padum, nous rejoignîmes le bout de la route à Reru. Alors que nous venions d’installer notre campement, quatre camions Tata arrivèrent tonitruants dans la poussière de cette plaine sablonneuse. Il en descendît une douzaine de chauffeurs cachemiris, qui passèrent une partie de l’après-midi à nous dévisager lourdement. Tashi et Stanzin disparurent rapidement sous la tente.

L’ambiance ne s’allégea pas quand il nous fallu discuter des jours à venir. Deux d’entre nous comptaient arrêter à Padum, qu’ils rejoindraient en taxi à cause d’une douleur au genou. Il faudrait donc dans la soirée trouver un taxi, et dans les jours suivants une autre caravane pour les deux qui continueraient jusqu’à Lamayuru. Et tout ceci sous le regard indiscret voire franchement menaçant de nos voisins camionneurs.

Heureusement, le départ des camionneurs et la confirmation du taxi détendit un peu l’atmosphère. La journée suivante fût agréable pour les deux marcheurs restants, au rythme des travaux des champs le long du chemin. Labours, battage de l’orge, tri du grain et de la balle… Une journée pleine de rencontres. L’arrivée à Padum fut moins romantique. La petite ville s’était urbanisée sauvagement comme tant d’autres au bord des routes ladakhies. Après un moment de flottement le temps de retrouver nos compagnons arrivés en taxi, un chicken-dalh-rice et une douche à la bouilloire furent un réel luxe.

Zangla ou l’espoir d’une caravane

Padum restera pour moi le souvenir d’un lieu de passage sans vraiment d’âme, et synonyme d’attente. Attente d’informations sur l’hypothétique date de départ d’un bus fantôme, attente de places dans un taxi, attente de connexion internet, attente de trouver une caravane pour finir la traversée.

C’est finalement le village de Zangla qui nous offrit une porte de sortie. Un nom sur un bout de papier nous mena chez Stanzing Rabyang, merveilleux personnage qui nous hébergea trois jours dans sa homestay. Cette perspective fut autrement plus agréable que la main road de Padum, le temps de nous aider à trouver un horseman. Pendant ce temps, nos deux autres compagnons trouvèrent une place gratuite dans une jeep pour Leh.

Sur la route de Zangla, le monastère de sTongde nous offrit un accueil plus que sympathique, sans doute dû à sa désaffection des guides touristiques. Probablement un des meilleurs thés au beurre du Zanskar, quoiqu’en concurrence avec celui que nous offrit la mère de notre chauffeur de taxi.

Le séjour à Zangla fut émaillé de balades à l’ancien palais royal, travaux publics avec la communauté villageoise (entrecoupés de railleries de la part des femmes), cuisine, lessive, discussions sur la vie au Zanskar. Stanzing nous trouva assez vite un horseman, avec qui la négociation se fit à notre désavantage de manière flagrante. Je n’ai jamais été bon négociateur, mais à ce point…

On the road again, au bord du Zanskar

Nous voici donc repartis à travers les montagnes, ou plus précisément au bord du fleuve Zanskar pour commencer. Cette première étape fut en effet aussi tranquille qu’un long fleuve, mais largement suffisante pour le poulain qui nous accompagna.

L’étape suivante nous vit passer notre premier col de cette partie de la traversée. Un tout modeste celui-là : le Parfi La ne souhaitait pas passer la barre des 3900m d’altitude. Cependant il se fit venteux et froid, mais nous offrit une vue magnifique.

L’arrivée au campement survint assez tôt, l’ombre et le vent aussi. Nous n’y fûmes pas seuls, des allemands et des tchèques venus du nord nous rejoignirent.

Lingshed, village mythique

Pour qui s’intéresse au Zanskar, certains noms deviennent très vite familiers, tellement ces lieux font l’unanimité quant à leur beauté. Il en va ainsi de Lingshed.

Nous y arrivâmes après le passage du Hanuma La, à 4745m. Curieusement, il nous paru moins difficile que celui de la veille, malgré leurs 1000m d’écart. Du col il fallu nous rendre à l’évidence : conformément à la carte, Lingshed se cachait derrière une crête qu’il nous faudrait franchir.

Lingshed est un village à l’habitat étonnamment dispersé, les paysages n’en sont pas moins incroyables. L’après-midi se passa à aider la famille qui nous lassa planter la tente sur leur terrain. Ils étaient occupés à battre l’orge avec l’aide des yacks. La soirée fut placé sous le signe du chang. Manifestement la famille avait fait de grosses provisions de cette bière d’orge.

Photaksar, le retour à la route

Le départ de Lingshed fut agréable dans une belle lumière d’automne. Deux cols un peu raides nous ramenèrent à la réalité, la chaleur étant de la partie malgré les 4450m d’altitude du Kyupa La. Le campement, au pied du col du lendemain, était agréable et jouissait d’une belle vue.

Le lendemain, le chantier de la route fut vite rejoint, notre départ matinal nous permis de passer avant le démarrage des pelleteuses. Le col fut vite atteint. La fourberie de nos horsemen aussi, qui nous jouèrent une jolie comédie sur fond d’accident imaginaire. Notre naïveté, encouragée par le manque d’oxygène, nous fit terminer l’étape lestés de 20kg sur le dos. Les deux margoulins avaient gagné une journée sur leur retour. Assez de temps pour cuver leur rhum hors de la surveillance de leurs femmes…

Heureusement, le chemin n’était pas difficile jusqu’à Photaksar, et le paysage nous fit un peu oublier cette petite mésaventure. N’ayant plus de réchaud pour cuisiner, il nous fallait désormais trouver dans chaque village une maison d’accueil. Ce qui ne fut pas toujours facile compte tenu de la barrière de la langue, et surtout de l’approche de l’hiver. En effet, chaque ration mangée à l’automne risquait de manquer durant l’hiver. Et l’argent gagné en vendant un repas à des touristes ne permettra pas de se ravitailler avant la fonte des neiges… Une famille accepta cependant de nous faire à manger. La nuit fut un peu écourtée par une attaque de yacks dans les haubans de la tente.

La route de Lamayuru

Le passage du Sirsir La fut quelque peu monotone, même en coupant les lacets de la route. Heureusement, le paysage était encore à couper le souffle. Le village de Hanupata était beau lui aussi, au pied de falaises colorées. Cette fois-ci nous ne prîmes aucun risque alimentaire, et choisîmes de dormir dans une guesthouse. Choix qui nous procura aussi une bouteille de bière.

Le chemin du lendemain fut bien plus long qu’espéré, bien que descendant. Des gorges impressionnantes nous accompagnèrent jusqu’à l’agréable village de Phanjila. La suite, que j’avais parcouru en sens inverse quatre ans plus tôt, fut d’une monotonie affligeante. Wanla, où j’espérais trouver un endroit pour planter la tente, ressemblait de plus en plus à Padum. L’accueil fut encore plus bizarre à Shila, où nous dormîmes dans une maison en chantier et dûmes négocier longuement pour avoir un peu d’eau chaude pour réchauffer nos plats lyophilisés de secours.

La dernière étape fut très courte mais agréable dans ce décor de canyons que j’avais déjà parcouru dans l’autre sens. Notre traversée prit fin à Lamayuru sur le coup des 10h du matin. Je découvris avec étonnement que la route passait désormais dans le village.

Le hasard nous fît visiter le monastère de Lamayuru au moment d’une prière, à laquelle nous fûmes invités. J’eus du mal à ne pas gâcher ce moment, l’appareil photo me démangeait… Ma comparse s’en chargea pour moi : entrainée par les psalmodies, elle commença à vaciller au rythme des prières. Son dandinement eu comme effet de déconcentrer un jeune novice qui, à deux doigts d’éclater de rire, en oublia de souffler dans sa trompe. Bref, ma première puja oscilla entre mystique et burlesque. La soirée se termina par une douche ladakhie : un seau d’eau brûlante dans une salle de bains glaciale, la meilleure des douches !

Retour à Leh

Chose banale en Inde, il nous fallu attendre longtemps le bus, il faut dire qu’il était parti de Kargil vers 4h30. Il était bondé, une partie du trajet se passa à l’extérieur, cramponné à ce que je trouvai près de la porte. L’inconfort des routes ladakhies dans un bus transportant le double de passagers que prévus, me fit presque regretter la marche.

Je retrouvais Leh quatre ans après mon premier passage. Certains de mes repères étaient toujours là mais la ville et ses environs avaient beaucoup changé. Une de mes premières préoccupations fut de trouver une banque, le bus ayant liquidé mes dernières roupies. La suivante fut de trouver un pantalon, le mien peinant à cacher mon caleçon à grands renforts d’elastoplast depuis une bonne semaine.

Le trek était bel et bien fini, mais je n’en était qu’à la moitié de mon voyage. Et la suite allait me faire apprécier les vertus de l’improvisation aléatoire.

Comme d’habitude, vous pouvez retrouver la plupart des photos de cet article en grand format dans ma galerie. En ordre dispersé dans les albums Himachal Pradesh, Kargyak Chu, Tsarap Chu, Padum and around, Zanskar valley et Ladakh.

Un site génial pour découvrir le Ladakh et préparer votre voyage : ladak.free.fr (ne vous fiez pas à son design un peu désuet).

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